Patron ou entrepreneur?

Temps de lecture estimé : 3 minutes

D’aucuns diront qu’il s’agit là de deux synonymes. Ou qu’un l’un mène à l’autre. Mais chaque patron n’est pas forcément entrepreneur, ni les entrepreneurs ne sont pas tous des patrons dans l’âme. Par exemple, celui qui hérite d’une entreprise familiale que son père ou son grand-père a créé n’est pas entrepreneur. Tout comme ne sont pas patrons les nombreux individus qui, ayant pourtant quitté leur emploi pour se consacrer à leur passion et risquer leur épargne pour une idée n’ont pas une société montée par eux. Certains n’arriveront d’ailleurs jamais à l’obtenir, mais cela ne leur enlève en rien l’épithète d’entrepreneurs.

On peut dire que le terme « entrepreneur » est un de ces vocables qui s’utilise tellement qu’il semble démodé avant l’heure. À chaque événement académique, à chaque congrès professionnel ou dans n’importe quelle pépinière d’entreprises, l’on y fait référence constamment, de manière presque obscène. Comme si entrepreneur était un peu une fin en soi. Comme s’il était la seule solution à la crise. Ou comme si ceux qui ont volontairement choisi de travailler en tant qu’indépendants devaient presque s’excuser de ne pas vouloir faire carrière dans une entreprise. Recherche personnes courageuses, optimistes, visionnaires. Et on les exhorte à l’audace, à penser en grand, à créer le prochain Facebook. L’on attend d’eux de monter des entreprises qui croissent d’un mois à l’autre, qui créent des emplois par milliers, qui génèrent des comptes d’exploitation énormes et exaltent d’autant leur ego et leurs poches. En bref : l’évidence est que l’entrepreneur, pour sa pleine et entière réalisation, doit aspirer à devenir un grand patron. Laquelle relève sûrement bien plus du bon gestionnaire que du visionnaire. Il est surprenant que les meilleures écoles de commerce du pays, contrairement aux États-Unis, forment autant de hauts cadres et si peu d’entrepreneurs.

À ce propos, la phrase que Steve Jobs aura lancée dans les années 80 à John Sculley, PDG de Pepsi à l’époque, afin qu’il accepte le poste de PDG d’Apple, a fait le tour du monde : « Comptez-vous passer le reste de votre vie à vendre de l’eau sucrée ou voulez-vous changer le monde avec moi ? ». Il n’était alors pas question de stock-options, d’un meilleur salaire ni même de repas gratuits dans des restaurants de luxe. Il lui a promis une attitude. C’était l’attitude d’un entrepreneur à un cadre supérieur. Un entrepreneur, certes devenu par la suite propriétaire majoritaire de la société la plus valorisée au monde, mais qui a choisi d’entrer dans l’histoire comme un visionnaire plutôt qu’un entrepreneur. Son besoin constant de réinventer Apple, ou sa parenthèse chez Next puis chez Pixar, l’attestent. Tout cela nous dit que, peut-être, le secret pour entreprendre avec succès se résume à ceci : rester en permanence l’entrepreneur du premier jour.

Joan Alvares est fondateur de Poko et professeur à l’Istituto Europeo di Design.