Vivre en phase bêta

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Dans « Charlie et la chocolaterie », Willy Wonka ouvre les portes de son usine à un groupe restreint d’enfants qui se voient offerts le privilège de visiter les entrailles des lignes où sont produites leurs friandises préférées. Pardonnez-moi si ce billet est un peu plus terre-à-terre que le charme du récit, mais en regardant le film, je n’ai pu m’empêché de penser que ce que Wonka planifiait était en fait un acte de transparence 2.0 en petit comité : une entreprise révèle à un groupe réduit de clients ses procédés de production et met ainsi fin à des années d’obscurantisme (l’usine Wonka aura été fermée longtemps). Et voilà que, dans un autre acte inconscient deux-points-zéro anachronique, le très étrange M. Wonka en arrive à montrer aux enfants un autre produit en phase bêta : le chewing-gum « saveur menu complet entrée + plat principal + dessert », que Violet Beauregard, record-girl du monde de mâchage de chewing-gum, ne peut pas s’empêcher de goûter. Hors, Ll’usine de Wonka appartient à un monde qui ne connaît pas la culture bêta, dans lequel un produit n’est commercialisé que lorsqu’il est « parfait ». La morale de l’histoire offre un résultat quelque peu surprenant : le chewing-gum expérimental dérobé par Violet transforme cette dernière en une myrtille géante.

Il semble que l’histoire a changé de nos jours. La culture bêta s’est désormais répandue et, dans le monde réel, nous sommes de plus en plus habitués à l’idée que les produits ne sont jamais vraiment terminés, et que le talent et les idées ne sont pas la possession exclusive des marques.

Beaucoup d’entreprises offrent à leurs clients la possibilité de tester des modèles expérimentaux dans le but d’améliorer leurs prototypes. En ce qui concerne le développement de produits, les consommateurs d’aujourd’hui ont leur mot à dire (si possible, sans risque de se transformer en myrtilles…).

Un exemple en est la société américaine TCHO, citée par le journaliste et blogueur Jeff Jarvis dans son livre « Tout nu sur le web » comme paradigme de l’entreprise transparente qui s’engage à promouvoir le crowdsourcing, avec pour conviction que sa valeur ne réside pas seulement dans le produit qu’elle fabrique et commercialise, mais aussi dans la qualité de la relation avec ses clients. Tout comme Willy Wonka, TCHO est chocolatier. Mais le système de cette entreprise de San Francisco s’appuie sur le partage de ses formules et de ses procédés de fabrication, et encourage ses clients à être co-créateurs de ses produits, en apportant leurs avis et conseils sur les « versions bêta » de chaque nouveau chocolat. Ces versions sont ensuite améliorées plus d’un millier de fois avant de devenir des versions 1.0, c’est à dire commercialisées, mais avec comme optique qu’il s’agit de produits destinés à une amélioration néanmoins continue.

Quand une entreprise comme TCHO lance ainsi des produits non finis, elle incite en fait à la collaboration et reconnaît, par conséquent, un aspect qui jusqu’à récemment était impensable pour de nombreuses sociétés : les idées de ses clients peuvent s’avérer largement meilleures que celles de leur propre équipe. Cela me semble un point intéressant :

La transparence dans l’environnement 2.0 est synonyme d’un certain partage naturel de nos lacunes, de la demande de collaboration sans rougir, pour rompre avec ce que Jeff Jarvis appelle dans son livre « la tyrannie de la perfection ».

Même si nous évoluons dans un monde avec de nombreux détails à polir, je pense que pouvoir se libérer du perfectionnisme est en fait très sain et nécessaire à l’époque où nous vivons. L’action et l’innovation sont autant nécessaires aux entreprises qu’à de nombreuses personnes pour leur simplifier la vie. Lorsque nous plaçons l’excellence comme condition sine qua non pour entrer en piste, nous courons le risque de rester sur le banc sans jamais tenter notre chance. Rien n’est jamais trop parfait, si l’on va par là. Par contre, lorsque nous sommes en mesure de surmonter la crainte de laisser voir nos coutures, nous jetons ainsi les bases de l’action, de l’apprentissage et de l’amélioration continue.

En mon sens, il s’agit là d’un aspect applicable aussi bien aux entreprises qu’aux individus. Vivre « publiés », comme l’affirme Jeff Jarvis, c’est vivre en permanence en version bêta. Nous sentir à l’aise dans ce contexte passe, entre autres, par la fin de l’obsession du perfectionnisme et par l’apprentissage du goût et du partage de notre processus dans tous ses « défauts », avec l’assurance que les autres ne sont pas là pour juger mais pour nous accompagner sur la route.

Manel Alcalde est rédacteur en création, réalisateur audiovisuel et communicateur spécialisé dans les canaux numériques. Son blog personnel (en espagnol), Nionnioff, traite de la créativité, de la communication et de la rédaction.