Le dirigeant et la communication orale : cinq postulats

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Cinq postulats pour une bonne interventionL’ère 2.0 dans laquelle nous entrons voit l’émergence de la conviction, de la part de quelques illuminés futuristes, que la communication orale perd progressivement de son importance dans les fonctions de direction. En mon sens, il s’agit là d’une erreur grossière : aucun autre canal de communication ne pourra jamais miner la valeur du discours, même interpersonnel, même si bien sûr celui-ci devra s’adapter, ce qu’il aura fait tout au long de l’histoire de l’Humanité, aux progrès technologiques, aux nouveaux modèles et structures d’organisation sociale et aux outils modernes de communication, parmi lesquels Internet et les réseaux sociaux occupent une place prépondérante.

Cependant, en raison d’autres facteurs, nous devons reconnaître que l’appauvrissement de l’usage du langage, oral comme écrit, constitue l’un des phénomènes culturels qui marquent le plus négativement la société moderne. Nous le constatons dans tous les cas de figure possibles, de la vie familiale ou sociale aux grands rendez-vous politiques ou d’affaires, en passant par les médias. Rara Avis est de nos jours la personne qui domine couramment une langue et sa structure dans les bons discours, en faisant passer des messages clairs, avec une éloquence fleurie et rhétorique au moment opportun.

Et cette rareté fait que le professionnel qui possède parmi ses compétences le talent de l’intervention face à un auditoire est de plus en plus apprécié dans les postes de direction. Cela est d’autant plus vrai, pour des raisons évidentes, dans les postes liés à la gestion des personnes.

Antonio de Nebrija, auteur du premier dictionnaire, affirmait que « la langue est l’instrument de l’Empire », se référant aux innombrables avantages dont jouit un bon orateur. Si nous plaçons cela dans le cadre des fonctions de direction, nous constatons dès lors qu’un dirigeant passe au moins la moitié de son temps à parler lors de l’exécution de tâches, par exemple :

  • en participant souvent aux réunions, en les conduisant ;
  • en représentant l’entreprise vis-à-vis des tiers ;
  • en participant aux négociations ;
  • en offrant des présentations techniques, commerciales, économiques ou autres ;
  • en dirigeant des équipes de collaborateurs ou d’individus en face à face ;
  • en formant des personnes.

Et si l’on est payé pour cela, pourquoi ne pas le faire au mieux ? Pour atteindre l’objectif de la parfaire intervention, établissons cinq postulats qui ne sont souvent pas pris en compte.

Cinq postulats pour une bonne intervention

1. Il y a un public pour tout.

Parler en public n’est pas une tâche exclusive des intervenants professionnels ou des occasions exceptionnelles. Lorsque nous parlons dans l’exercice des fonctions de direction, il y a toujours quelqu’un pour nous prêter oreille. C’est la raison pour laquelle il convient de polir le contenu et la forme du discours même si celui-ci n’a pas pour prétention d’être exposé à une salle comble et n’est somme toute qu’une réunion de routine avec une équipe réduite de collègues. Chaque fois que nous parlons, nous avons d’autres personnes plus ou moins attentives aux messages, sollicités ou non, dont nous faisons part.

2. Parler en public est une compétence qui s’apprend et qui demande de l’entraînement.

La croyance que la capacité de parler en public est un cadeau, un talent inné, est particulièrement répandue, un don obtenu à la naissance par certaines personnes plus chanceuses quand d’autres, au contraire, n’y ont pas droit. Il n’y a en fait rien de plus faux que cela.

Parler en public s’apprend en parlant. La gestion des organes de la phonation, la connaissance des mots et de leur signification et l’acquisition des structures du langage ne sont pas un phénomène inné ou de génération spontanée, mais un processus continu qui s’étend tout au long de la vie. Nous naissons sans la parole. Ce n’est qu’à force d’apprentissage que nous devenons des individus capables d’articuler des sons intelligibles, de construire des phrases et de transmettre des messages en s’appuyant sur un code, le langage, qui nous est enseigné et que nous partageons entre nous. La pratique nous permet de tenir des discours longs et brillants et de les équiper d’un contenu approprié.

Le directeur qui croit posséder des lacunes dans le domaine de l’intervention en public peut s’entraîner et s’améliorer. Si l’entraînement est adapté et l’attitude positive, les résultats sont souvent surprenants.

3. Choisir le bon niveau de compétence à atteindre.

Dans les postes de direction, nous ne parlons habituellement pas d’intervenants professionnels mais de personnes qui, suivant le modèle de Whitmore, doivent s’efforcer pour atteindre un niveau de compétence consciente, c’est-à-dire, un niveau dans lequel une tâche peut se réaliser avec une certaine aisance. Mais pour cela, il est nécessaire que la personne soit attentive et investisse son temps dans un entraînement adéquat en termes d’intensité et d’objectif.

Seulement dans certains cas, il s’avère opportun ou nécessaire d’atteindre la compétence inconsciente, c’est-à-dire, le niveau le plus élevé et pratiqué sans avoir besoin d’une attention particulière lors de l’exécution.

4. Parler en public va au-delà de la simple présentation.

Les postes de direction regorgent de professionnels pour qui parler opportunément en public représente surtout un instrument d’efficacité : pouvoir convaincre et motiver un groupe de collaborateurs, atteindre un volume de commandes après une présentation, aider la haute direction à prendre la bonne décision, etc. Ceux-ci se concentrent plus sur le fond que sur la forme de la présentation et, par voie de conséquence, leur discours vient s’inscrire dans une méthodologie bien plus large qui comprend entre autres la préparation avant la présentation et la mesure après la présentation.

5. Les circonstances ne sont pas toutes les mêmes ; il en va de même pour les interventions tout comme pour les intervenants.

Chaque responsable doit pouvoir adapter son discours au rôle et aux objectifs à atteindre. Des formes et des niveaux de compétence radicalement différents sont requis pour chaque acte devant un auditoire. Être bon au cours de l’un d’entre eux ne garantit pas le succès pour tous les autres. Un bon orateur d’exposition, extrêmement efficace dans la description d’un produit ou d’un service, peut s’avérer être un parfait inepte au moment de motiver son public pour l’achat ou la souscription. Cependant, les individus comme les organisations ne tiennent pas toujours compte de ce détail et appauvrissent ou anéantissent ainsi leurs actes de communication orale.

Nous pouvons dire, pour simplifier, que le discours se concentre sur l’un des cinq objectifs suivants : communiquer, informer, enseigner, convaincre ou divertir. On pourrait bien sûr allonger cette liste, avec tout un éventail de nuances ou de concepts sous-jacents : négocier, exposer, vendre, séduire, persuader, motiver, examiner, diriger, etc. Mais le plus important est que chaque dirigeant, en toute circonstance, apprenne et adapte sa façon de s’exprimer à l’objectif et, le cas échéant, s’entraîne à la forme la plus adaptée à cette fin.

Juan Ignacio Barenys de Lacha est Directeur d’Odati et d’Eskpe Consulting. Il est en outre membre d’AEDIPE, à l’origine de la méthode Odati pour la formation des dirigeants et des cadres. Il fut Président d’Olivetti Information Systems Espagne et Sligos, et Président du Congrès du Forum mondial de Washington en 1990.